Pavel Chinsky : «Le marché russe est facile»

Morceaux choisis de l'interview de Pavel Chinsky, directeur général de la CCIFR, parue dans "Le Courrier de Russie" le 11 juillet 2012.

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Morceaux choisis de l'interview de Pavel Chinsky, directeur général de la CCIFR, parue dans "Le Courrier de Russie" le 11 juillet 2012.

L'intégralité de l'interview sur le site du Courrier de Russie

En 1997, un petit club d’affaires voyait le jour à Moscou, réunissant les pionniers de l’investissement français en Russie. Quinze ans plus tard, le petit club est devenu grand : la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR) regroupe aujourd’hui plus de 300 membres et pèse lourd dans les relations économiques entre les deux pays. Pavel Chinsky, directeur général de la CCIFR, évoque l’évolution du climat d’affaires en Russie et l’avenir du business français en Fédération.

Le Courrier de Russie : Comment se porte, dans un contexte de crise économique qui incite au repli, l’investissement français en Russie ?

Pavel Chinsky : Nous sommes plutôt optimistes car la crise de 2008 – à la différence de celle de 1998 qui avait provoqué une fermeture du marché russe – n’a pas affecté l’engagement français en Russie. Les entreprises n’ont pas réduit leurs investissements et, à de très rares exceptions près, n’ont pas quitté le marché russe. Celles qui ont choisi de rester ont même renforcé leurs investissements à un degré significatif. Les implantations se sont poursuivies également ; c’est un phénomène constant et nous n’avons pas connu de coup d’arrêt.

En fait, la manière dont les Français arrivent et investissent en Russie est assez différente de celle dont s’installent les Allemands et les Italiens – nos principaux concurrents. Ces derniers arrivent en masse, en mélangeant les grands groupes et les petites entreprises, le tout de façon un peu indistincte. Pour la France, on voit s’implanter dans un premier temps des grands groupes du CAC 40, qui consolident leur présence, créent un environnement d’affaires clair et entraînent par la suite, dans leur sillage, d’autres entreprises qui ne seraient pas venues d’elles-mêmes. Il faut plusieurs années pour que certains grands projets structurels se mettent en place : l’industrie avec Air Liquide et Schneider, les infrastructures avec Vinci et Alstom, la banque avec la Société générale ou encore la distribution avec les enseignes du groupe Mulliez (Auchan, Leroy-Merlin, Decathlon). Et puis, les autres suivent.

Vous entendrez des gens dire que, quand une entreprise ouvre une usine en Russie et se met à produire sur place, il s’agit d’une perte pour l’export français. À la CCIFR, nous voyons les choses autrement : nous sommes certains qu’il s’agit, au contraire, d’une consolidation des acquis de la France. Le pays est en effet capable non seulement de vendre des produits de qualité mais aussi de concourir à la modernisation de l’outil de production russe – qui a été largement délaissé dans les années 1990 et n’a commencé à se reconstituer qu’au cours de la décennie 2000.

LCDR : En terme d’expertise ou de savoir-faire, qu’est-ce que la France apporte à la Russie ?

P.C. : La Russie, de ce point de vue, manque de tout. Car même si elle est un pays d’ingénieurs, l’ingéniérie à la soviétique était, par essence, déconnectée du marché. Il y avait donc de véritables métiers d’excellence mais qui n’étaient pas concurrentiels : qu’il s’agisse de l’armement, de l’industrie automobile… Tout cela fonctionnait en vase clos. Les professionnels étaient très bien formés mais produisaient des biens dont, globalement, personne n’aurait voulu si le pays n’avait pas été dans une économie dirigée. Les spécialistes français arrivant en Russie sont porteurs de cette culture concurrentielle et ont leur carte à jouer dans ce domaine – comme Auchan, qui mène aujourd’hui une petite révolution sur le marché de la distribution.

Autre exemple : un certain nombre de produits-phares dans les prêts aux particuliers ont été développés par les banques françaises. Je pense notamment au crédit pour les particuliers, au crédit automobile, aux emprunts pour le financement des études ou encore aux prêts-vacances.

La France a encore une carte à jouer dans le secteur des services pour les collectivités urbaines, en termes de savoir-faire mais aussi en matière de méthodes de financement – les concessions, les partenariats public-privé… Il ne s’agit pas simplement de construire correctement une conduite d’eau ou un système d’économie d’énergie – il faut encore savoir faire des montages financiers pour que tous ces projets soient menés à terme sans trop peser sur les budgets des ménages.

LCDR : Comment le climat d’affaires en Russie a-t-il évolué depuis votre arrivée à la CCIFR ?

P.C. : Je suis arrivé à la Chambre en 2007, en pleine apogée de la décennie poutinienne : les pétrodollars coulaient à flot, le baril continuait de grimper et la Russie avait très largement normalisé son statut dans le concert des nations. Les rapports entre Poutine et Chirac étaient très chaleureux et l’affaire Ioukos était assez éloignée des préoccupations des entreprises françaises. Même si à l’époque, ce scandale avait compliqué la perception que la Russie pouvait donner d’elle-même.

De 2007 à 2012, on a pu observer que la crise, si elle ne s’est pas résorbée d’elle-même, a été correctement gérée par les autorités russes grâce au Fonds de stabilisation que Poutine et Koudrine avaient imposé au début des années 2000. Cette gestion a permis de sauvegarder les avoirs des ménages, d’éviter un dévissage du rouble, de juguler l’inflation de la fin des années 1990 et de garantir une stabilité qui était la principale inconnue de l’équation russe. Aujourd’hui, on a l’impression que la Russie est un marché plus facile, plus évident par son volume de consommation, ses capacités financières et sa proximité culturelle plus forte avec la France que, par exemple, la Chine ou l’Inde.

Autre élément important : le rôle majeur de l’année croisée France-Russie en 2010. C’était, a priori, une série d’événements culturels mais ces échanges ont aussi beaucoup compté dans le rapprochement économique et politique des deux pays. Le contrat de vente des navires de guerre Mistral à la Russie date de cette année-là, tout comme les débuts de l’opération de la Caisse des dépôts et consignations pour la création de la société mixte France-Caucase, qui vise à promouvoir les infrastructures touristiques et sportives du Caucase-Nord. Notre travail, aujourd’hui, est de permettre la pérennisation de cette année croisée en alternant des formats culturels et économiques. De mobiliser tous les leviers à notre disposition pour attirer et fidéliser les entreprises intéressées par la Russie.

LCDR : Les relations entre Vladimir Poutine et François Hollande vont-elles changer quelque chose au climat des relations économiques entre les deux pays ?

P.C. : Je pense qu’il est encore un peu tôt pour en juger. Pourtant, les enjeux économiques actuels me semblent tels que je vois mal François Hollande renoncer aux échanges avec la Russie pour des désaccords idéologiques. Il saura parfaitement comprendre que les relations entre deux États se jouent à la confluence du pragmatisme et de l’idéologie. Personne n’oblige le président français à fermer les yeux sur un certain nombre de choses qu’il peut trouver regrettables – mais rien ne l’oblige non plus à construire une politique bilatérale sur une base purement idéologique.

LCDR : Quel est le rapport de la Chambre avec les pouvoirs politiques ?

P.C. : Nous avons créé un Conseil économique des entreprises françaises et russes, qui rassemble des grands hommes d’affaires des deux pays. Côté russe, ce sont des gens très proches du pouvoir actuel, puisque le Conseil est notamment présidé par Guennadi Timtchenko, un des dirigeants d’entreprise les plus influents dans le domaine énergétique [coactionnaire de la société Gunvor – l’un des principaux courtiers en pétrole indépendants, ndlr].

LCDR : Quid de l’activité de lobbying de la CCIFR, affichée partout comme l’une de vos principales missions ?

P.C. : Notre travail est de sécuriser un certain nombre de relations. Là où des entreprises ne peuvent pas contacter en direct des pouvoirs publics, elles ont la possibilité de le faire dans le cadre de la CCIFR – celle-ci étant à même d’organiser des événements ou de réunir des acteurs politiques et des hommes d’affaires. Ce rôle a été reconnu et nous sommes heureux et fiers d’être la seule chambre de commerce russo-étrangère implantée en Fédération de Russie à avoir été acceptée comme partenaire régional du forum de Saint-Pétersbourg. Ce statut nous donne les moyens d’organiser tous les ans, dans le cadre du programme officiel du forum, une rencontre d’affaires franco-russe. Il s’agit de favoriser la rencontre d’hommes d’affaires dans un environnement légitime, au cœur de la machine politico-économique. Notre définition du lobbying, c’est servir les intérêts de notre communauté d’affaires : qu’il s’agisse de présenter une PME à un acheteur potentiel ou d’organiser la présentation du potentiel d’investissement d’une région russe au Medef, au Sénat ou à une municipalité.

LCDR : Et le business français dans les régions russes ?

P.C. : En régions, tout est à faire puisque le pays est gigantesque et extrêmement hétérogène en termes de culture économique et politique. Vous avez des régions où tout le monde a un iPad, comme à Krasnoïarsk, en Sibérie orientale. Là, Mikhaïl Prokhorov – ami d’université de l’ex-gouverneur de la région, Alexandre Khloponine – a investi énormément et vous avez désormais dans la régions des gastropubs, un funpark… C’est une sorte de petite Suisse à cinq heures de Moscou. Et puis vous avez des régions comme Toula qui, alors même que les conditions géographiques y sont très semblables à celles de Kalouga, peinent à attirer qui que ce soit. Il y a un vrai travail d’information à faire auprès de nos membres, notamment sur les relations politiques locales. Car si le gouverneur ne s’entend pas avec le maire, le premier peut vous accorder l’autorisation et le second vous la refuser ! La clef d’un bon climat d’investissement est effectivement une synergie entre les trois niveaux de l’exécutif : les niveaux fédéral, régional et municipal. Et on ne peut pas dire à voix haute qu’il y a des tensions fortes ! Notre tâche à nous est donc un travail de facilitation – aussi bien à Moscou que directement dans les régions.

LCDR : Des projets ?

P.C. : L’intensification du travail avec les régions, justement. Nous allons commencer à travailler de façon plus intensive sur les projets des Jeux olympiques de Sotchi en 2014 et de la Coupe du monde de 2018 pour voir comment les entreprises françaises peuvent se positionner, quelles parts de marchés elles peuvent récupérer.

Aujourd’hui, la Chambre de commerce a trouvé sa légitimité vis-à-vis des autorités françaises et russes et des entreprises des deux pays. Nous avons en outre un potentiel de développement très important avec la création de comités professionnels, dont quatre nouveaux en 2012 : le luxe, la pharmacie, les partenariats publics-privés et un comité PME-PMI.

L'intégralité de l'interview sur le site du Courrier de Russie

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